Assurance 2035 : l’aube des préventeurs

 

Une course contre la montre

Le 1er juin a eu lieu une conférence de haut vol organisée par les Alumni des trois plus prestigieuses écoles de commerce de France : HEC, ESSEC et l’ESCP dont le titre était « Comment diriger une compagnie d’assurance dans un contexte de transformation digitale, sociétale et réglementaire ? ». Les thématiques les plus brûlantes du moment y ont été abordées avec hauteur et perspective et notamment celle de l’impact sur les métiers de l’assurance de la révolution digitale, du choc des générations et du nouveau terrain de jeu imposé par Solvency 2. Les trois grands assureurs français que sont AXA représenté par Amélie Oudea Castera, ALLIANZ par Peter Etzenbach, et GENERALI par Stéphane Dedeyan rivalisent d’ingéniosité pour opérer le plus rapidement possible la transformation digitale de leurs offres et de leurs organisations face à un environnement de plus en plus incertain et la crainte de l’émergence d’un nouveau concurrent – GAFA ou Start-up – qui réussirait à capter tous les bénéfices d’une relation client de pointe. AXA et ALLIANZ tentent de digitaliser leurs métiers et d’optimiser la Présence Numérique de leur Distribution (PND). GENERALI a en plus pris le pari d’une « révolution de l’intérieur » par une mise à niveau de tous ses managers afin d’opérer le « saut périlleux de la grand-mère ».

Ces démarches sont indispensables et vont certainement dans le sens de l’histoire mais elles se justifient dans un contexte de niveau élevé des risques et donc de pérennité d’un business model centré sur l’assurance. Dans cette optique, le fameux ratio Prestations / Cotisations reste la clé de voûte du compte de résultat d’un assureur et l’assurance se positionne au cœur de la fleur des services proposés par les assureurs (prévention, conseil, assistance, réseaux de partenaires, …).

Faut-il craindre GOOGLE ou une Insurtech ?

Selon de nombreux assureurs, les GAFA avec Google en tête représentaient de redoutables concurrents potentiels des compagnies d’assurance[1]. Effectivement, ils possèdent d’indéniables atouts pour l’être : une capitalisation boursière parmi les plus élevées[2], une expertise sans égal non seulement dans l’expérience client, mais aussi dans les algorithmes et les données et un niveau d’agilité très élevé. Cependant, cette opinion doit certainement être relativisée. Que viendrait chercher un Google, première agence publicitaire d’Internet en situation de quasi-monopole sur son marché[3] dans une industrie certes riche mais qui demeure complexe, très réglementée et dont la confiance s’acquiert seulement au fil de longues années et l’accroissement de la notoriété, à coup de millions d’investissements publicitaires[4]  ?

Les Insurtech ? Hormis OSCAR aux Etats-Unis qui est un véritable assureur[5], l’immense majorité des insurtech sont des courtiers qui ne peuvent travailler…qu’avec des assureurs. Même si ces start-up arrivaient à capter une partie de la relation client des assureurs, d’une part cela ne se ferait pas en un jour et il serait peu probable qu’elles restent longtemps indépendantes[6].

La menace ne réside-t-elle pas  ailleurs ? A l’horizon 2035, un monde du risque 0,07

On le sait, le cœur du métier d’un assureur est de gérer les risques afférents aux différentes « matières assurables ». Or, il est vraisemblable que les innovations technologiques en cours vont réduire considérablement les niveaux de risque.

Selon le cabinet KPMG, avec les voitures autonomes qui seront commercialisées à grande échelle dès 2020, la fréquence des accidents devrait chuter de 80 % d’ici à 2040. En France, le marché de l’assurance auto, qui pèse 20 milliards d’euros en France, pourrait à terme perdre 60% de sa valeur[7].

Selon Laurent Alexandre, grand spécialiste du transhumanisme en Europe et auteur de « La Mort de la Mort », l’espérance de vie va faire un bond considérable dans les prochaines années notamment grâce aux progrès de la génétique, des biotechnologies, de la robotique et de l’intelligence artificielle, les NBIC[8]. Google a pour objectif d’augmenter l’espérance de vie de vingt ans d’ici à 2035[9].

Les maisons connectées, bardées de capteurs à l’intérieur mais aussi à l’extérieur qui peupleront les villes intelligentes ou smart cities de demain pourront faire l’objet de contrôles permanents avec des systèmes de détections et d’alerte en temps réel. Selon McKinsey, la baisse de la sinistralité pourra atteindre 43% d’ici 2025[10].

Certains considèrent que l’adoption de ces innovations sera freinée par le refus de l’intrusion dans la vie privée. Mais qui hésitera à communiquer ses données même les plus personnelles comme l’ADN, si on lui garantit en échange de vivre 20 ans de plus ?

On le pressent, que ce soit en auto, en santé ou en MRH, d’ici moins de 20 ans le niveau de risque des principales « matières assurables » va considérablement diminuer ce qui signifie une réduction considérable de la valeur des principaux marchés de l’assurance.

Le crépuscule des assureurs ?

Peut-on pour autant annoncer la fin de l’assurance ? Certainement pas. En revanche, les comptes de résultats des compagnies d’assurance vont être bouleversés. Il est prévisible que la part de l’assurance va considérablement diminuer. Pour maintenir le même niveau d’affaires, il faudra que les assureurs trouvent de nouvelles sources de profit. Paradoxalement, l’assureur du futur devra peut-être même accompagner cette évolution et faire en sorte que la part de l’assurance soit la plus faible possible s’il veut rester dans le jeu.

Une nouvelle espèce d’assureurs : les préventeurs.

En effet, l’assureur du futur sera celui qui transformera son business model autour de la prévention et deviendra ainsi une nouvelle espèce d’assureur, le « préventeur ». La diminution même légère du risque deviendra un enjeu capital qui nécessitera de déployer des investissements considérables en hommes, infrastructures et technologies. Ces nouveaux services facturés sous forme d’abonnement, seront sans doute la nouvelle source de marge des assureurs. On peut imaginer que la nouvelle norme de performance et de bascule vers le modèle de préventeur sera le ratio Abonnement Prévention / Cotisation Assurance. Plus le niveau de prévention sera élevé, plus le risque d’accident sera faible et donc plus la cotisation sera basse. Nous assisterons alors au renversement complet du modèle d’affaires traditionnel de l’assurance.

La question qui se pose alors est la suivante : un dirigeant d’une compagnie d’assurance ne doit-il pas effectuer un grand bond en avant et sauter l’étape de la transformation digitale dans un contexte assurantiel pour viser dès à présent la transformation de son business model autour de la prévention ?

 

Bonne lecture !

Jean-Claude Sudre

www.assurancedufutur.fr

[1] Cf. Google et les insomnies du patron d’Axa, Les Echos, 1er avril 2014

[2] Cf. Alphabet (Google) devient la première capitalisation mondiale, Le Monde, 2 février 2016

[3] Début 2016, Google possédait plus de 90% des parts de marché des moteurs de recherche dans le monde et en 2015, 89% de son chiffre d’affaires provenait de la publicité (source : Frenchweb.fr)

[4] En outre, les assureurs sont de gros investisseurs dans la publicité en ligne.

[5] Dans lequel a investi Google

[6] Cf. les rachats récents dans le monde des fintech de Simple par BBVA, Fiduceo par Boursorama, Leetchi par Crédit Mutuel Arkea,  Potcommun.fr par une filiale de la BPCE.

[7] Cf. La voiture autonome va bouleverser le marché de l’assurance auto, argent.boursier.com, 18 décembre 2015

[8] Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et sciences Cognitives

[9] Cf. « La stratégie secrète de Google apparaît… », JDD du 9 février 2014

[10] Cf Argus de l’Assurance, 13 mai 2016, Dossier Auto et habitation connectée